Voici ma participation au défi n°106 des Croqueurs de mots proposé par Le blog de Néon et Tricôtine. donc la consigne est :

Ecrivez votre plus belle " lettre d'adieu "

  en poésie, injures, ou bien pathos ?

(sans en faire un roman) 

Chère Mémé Anna,

 

Rien n'était comme d'habitude.

Le balancier de la pendule dans l'entrée était immobile et son tic- tac rassurant faisait défaut.

Mamie avait déserté sa cuisine et aucun plat ne mijotait sur le coin de sa cuisinière. Aucune odeur alléchante ne sortait de son four et c'était plus que suspect à cette heure ci de la matinée.

Ton fauteuil à droite de la fenêtre était vide. Ton tricot commencé armé de ses aiguilles semblait t'attendre et une pelote de laine rouge qui s'était enfuie gisait sous la table.

C'était bien la première fois que tu ne m'accueillais pas avec ton sourire contagieux aux lèvres, la tête légèrement penchée et tes yeux clairs si pétillants que j'y lisais inlassablement ton amour pour moi.

Seul le vieux chat acariâtre, épuisé sûrement par une nuit de chasse, était à sa place sur son coussin, tel un sphinx imperturbable, il dormait paisiblement.

Tous les adultes étaient au premier étage et nous, les enfants de la famille, on avait été consigné là, en bas, comme punis injustement pour une bêtise qu'on n'avait pas commise. « Il ne faut pas faire de bruit » nous avait t'on dit sans plus de détail.

Que se passait t'il ?

 La curiosité fut trop forte et lentement à la queue leu leu dans un silence presque parfait nous montâmes une à une les marches de l'escalier en bois ciré, lieu privilégié d'habitude de nos jeux d'enfants turbulents. Moi, la plus petite, j'ai suivi le mouvement en dernier, pourtant déjà consciente qu'on n'aurait pas dû. Je t'ai aperçue  quelques secondes, toute habillée, allongée sur ton lit. Tu m'as fait penser au conte de La Belle au bois dormant.Ton sommeil si profond ne semblait pas être perturbé par l'effervescence des adultes autour de toi.

Je ne savais pas que c'était la dernière fois que je te verrais. Je ne pouvais pas non plus deviner mon questionnement au sujet de ton adolescence et de ta vie de jeune femme quelques années plus tard quand j'aurai10 ans. Et encore moins, que je trouverais certaines réponses en dévorant un volumineux roman, un peu trop difficile pour mon âge, de Georges Emmanuel Clancier. C 'est ce livre intitulé « Le pain noir » et toi qui m'avez donné ma passion de la lecture. C'est un cadeau inestimable que tu m'as fait là sans le savoir.

Je regarde souvent une de tes photos, celle prise par un photographe professionnel, où tu es assise sur un petit banc de bois avec ton fils, (mon grand-père) à tes cotés et ton mari (que je n'ai pas connu) debout juste derrière vous. Tu poses l'air sérieux, un peu comme aujourd'hui sur nos photos de carte d'identité où le sourire est interdit. Tu étais si belle sur cette photo à cet instant qu'en secret, enfant, je rêvais te ressembler plus tard. On m'avait donné presque ton prénom alors je pouvais espérer.

Je ne sais pas pourquoi j'éprouve le besoin de t'écrire aujourd'hui après toutes ces années cette lettre qui est sensée être un adieu que je n'ai pas fait quand il fallait. Mais en fait, elle n'en est rien puisque tu occupes et occuperas toujours une place privilégiée dans mon cœur.

Et si tu peux, n'oublies pas de revenir souvent me faire des petits coucous la nuit dans mes rêves. Chaque fois, je ressens au réveil comme si tu m'avais injectée une méga dose de courage et de bonheur .

A cette nuit peut être.

Tendres bises

A